Les trois fonctions du comportement alimentaire (nutritionnelle, symbolique et sociale)
Le comportement alimentaire remplit une triple fonction, énergétique, hédonique et symbolique, dont l’articulation harmonieuse est indispensable au bon déroulement de la fonction alimentaire. La personnalité se construit au fur et à mesure des échanges nourriciers qui assurent l’équilibre psychologique ultérieur. L’identité, l’estime de soi et le rapport à l’autre en sont les enjeux autant que la croissance. L’amour et la haine, la sexualité, la conscience du corps et de l’identité s’y instaurent. La conscience du temps naît du rythme et de la répétition des soins, l’alternance de présence et d’absence ébauche l’espace tandis que la relation qui existent entre les divers phénomènes pose les soubassements de la faculté de penser. La convivialité participe à la socialisation. Manger ensemble, c’est partager la nourriture autant que les symboles qu’elle véhicule. La fonction alimentaire transcende le biologique et participe à l’humanisation individuelle et collective.
On doit reconnaître au comportement alimentaire une triple fonction: énergétique et nutritionnelle qui ressort de la biologie, hédonique, d’ordre affectif et émotionnel, et symbolique, d’ordre psychologique, relationnel et culturel. «Manger est un acte complexe qui implique l’homme et la société dans toutes leurs dimensions».
Contrôle comportemental du bilan nutritionnel :
Faim (besoin), appétit (plaisir), rassasiement et satiété (bien – être) qui déterminent l’intervalle entre les repas, leur volume, leur nature, obéissent à une multitude d’événements métaboliques et hormonaux très divers et interdépendants.
Il est de plus en plus évident que le système régulateur est asymétrique: les défenses contre la déplétion énergétique sont beaucoup plus efficaces que les protections contre la pléthore, dont l’espèce n’avait naguère pas besoin, au contraire.
A côté du besoin d’énergie, un besoin en certains macro nutriments existe assurément. Le comportement hydrique (soif) est manifestement l’objet d’un contrôle biologique précis au service de la régulation de l’espace hydrique et de l’osmolarité. Il en va de même pour le contrôle des apports sodés pour lesquels il existe un appétit spécifique clair. Dans ces deux cas encore, le contrôle comportemental est asymétrique. Un appétit spécifique pour le fer en cas de carence martiale serait à l’origine du pica (tendance à manger des substances non comestibles comme la terre). Pour les vitamines et certains autres micronutriments essentiels, il n’est pas certain que l’espèce humaine ait eu besoin de développer des mécanismes de contrôle dans la mesure où l’environnement les procurait aisément.
Apprentissage alimentaire et construction de la personne :
Le nutritionniste pose la question «que manger et combien?» Le spécialiste des sciences humaines observe comment, quand, où, pourquoi et avec qui l’on mange. Il y découvre la vie toute entière car l’acte alimentaire du mammifère humain ne se résume pas à sa seule fonction nutritive.
Manger, c’est faire entrer de l’étranger à l’intérieur de soi pour s’en approprier les vertus et être à son image. C’est «faire du moi avec l’autre», d’où la croyance (en partie fondée) que ce que nous mangeons nous transforme. Nous sommes convaincus d’assimiler non seulement les propriétés nutritives des aliments, mais aussi leurs vertus symboliques, voir morales.
La bouche est le «poste frontière» entre le monde du dehors et celui du dedans d’ou partent les limites du Moi, c’est là que s’opère le tri du Mauvais (à recracher) et du Bon (à incorporer). Organe privilégié d’exploration du monde avant la marche, elle constitue le point de départ de la connaissance future avant que la parole, qui porte la pensée, ne s’y forme.
«Bien nourrir» un enfant c’est le faire «manger bien» pour qu’il devienne grand, beau, fort et en bonne santé. L’enfant qui rechigne à manger et à grandir désavoue sa mère, alors il se dévalorise lui même, car il n’est pas de «bon enfant» sans «bonne mère». Cet enjeu alimentaire alimente la violence plus ou moins contenue qui préside parfois aux transactions nourricières et qui risque de resurgir plus tard via l‘anorexie et la boulimie, entre autres choses.
Alimentation et socialisation :
Au fur et à mesure de la croissance, mets et convives se diversifient et se multiplient, qui vont élargir la palette des sensations du jeune mangeur et enrichir son capital d’expériences cognitives. Parallèlement, les conditions du repas se modifient. La table familiale, puis les repas collectifs, scolaires, professionnels ou amicaux, vont succéder au tête à tête des premiers mois. Le repas est un temps privilégié pour les échanges, voire la «rencontre», l’instant où l’on partage avec l’autre que l’on espère découvrir pour tisser des liens ou conclure des marchés.
Manger ensemble, c’est partager la nourriture autant que les symboles qu’elle véhicule; c’est observer des règles communes, au moins le temps du repas. C’est donc participer à un rituel qui inscrit l’appartenance à un même groupe, ne serait ce que celui des humains pour se démarquer des animaux. Le code alimentaire d’un peuple, ses traditions culinaires et ses manières de table, traduisent les «représentations qu’une société se fait d’elle – même» et de l’univers. Il régit son rapport avec le monde et avec les autres. Adopter le comportement alimentaire d’un groupe, c’est donc bien adopter «une façon de penser autant que de manger.»
Quel mangeur pour le troisième millénaire ?
Manger est décidément bien plus que se nourrir. Il n’est pas surprenant que les habitudes alimentaires résistent aux changements qui leur sont proposés avec les meilleures intentions préventives. Aussi légitimes que puissent être les préoccupations sanitaires ou agroalimentaires, les intervenants doivent être avertis de l’extraordinaire complexité des enjeux de l’alimentation humaine, laquelle ne saurait se réduire à des nutriments ou à des comportements rationnellement déterminés. Qu’adviendrait-il des sociétés dans lesquelles les hommes oublieraient que leur fonction alimentaire transcende d’emblée le biologique et qu’elle détient les clés de l’humanisation individuelle et collective? Abaissé au rang de consommateur par la désacralisation du repas et la mondialisation des productions alimentaires, le mangeur moderne pourrait se trouver «déposséder de son support collectifd’identification». C’est pourquoi il nous semble primordial que les mesures thérapeutiques en nutrition garantissent au mangeur «la libre jouissance créative de son plaisir alimentaire». Pour ce faire, les nutritionnistes s’attacheront à mettre des informations à la disposition de leurs patients, évitant de leur imposer des prescriptions.
GUY-GRAND (B.) – LE BARZIC (M.) – service de médecine et nutrition –Hôtel Dieu – Paris Les trois fonctions du comportement alimentaire Revue du praticien 2000, 50 P 480 – 483
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