Le devenir des allergies alimentaires
Des études de population indiquent une prévalence de l'allergie au lait de vache de 1,9 à 3,2 % chez les nourrissons et les jeunes enfants et de l'allergie aux oeufs de 2,6 % chez les enfants de 2,5 ans : ces résultats sont cohérents avec l'estimation de la prévalence globale de l'allergie alimentaire comprise entre 6 et 8 %.
Au cours des 20 dernières années, la prévalence de l'allergie en général a augmenté de façon si considérable que l'Organisation Mondiale de la Santé l'a déclarée comme étant l'une des épidémies du 21ème siècle.
Tous types et symptômes d'allergie confondus, on constate que les cas ont doublé au cours des 10 dernières années. Même en 1992 aux Etats-Unis, entre 6 et 8 % des enfants de moins de 3 ans avaient déjà manifesté une réaction à l’alimentation.
Différents facteurs expliqueraient l'augmentation considérable observée au cours des 20 dernières années :
• Augmentation du contact avec les acariens dermatophagoïdes.
• Augmentation de la pollution spécifique industrielle et provenant des moteurs diesel provoquant une irritation bronchique et une augmentation de la perméabilité aux pneumallergènes.
• Baisse de la fréquence de certaines d’infections bénignes au cours de la petite enfance, le système lymphocytaire T auxiliaire passant du type Th1 dominant au type Th2 dominant.
L'augmentation rapide de l'allergie, soulignée plus haut, accentue le besoin urgent d'une prévention primaire.
Le point de vue scientifique…
Trois composants de base sont impliqués dans l'hypersensibilité du corps : l'allergène alimentaire, les anticorps (principalement l'immunoglobuline E, IgE) et des cellules spécifiques, notamment les mastocytes et les basophiles. Lorsqu'un individu allergique absorbe un certain composant alimentaire allergénique, son système immunitaire est stimulé pour produire des anticorps IgE spécifiques au composant alimentaire. Des millions d'anticorps IgE circulent alors dans le sang où ils se lient aux leucocytes, appelés basophiles, ou pénètrent dans les tissus du corps où ils se lient aux mastocytes. Les mastocytes occupent généralement des sites où le corps entre en contact avec l'environnement, par exemple la peau, les poumons et le tractus gastro-intestinal. Les basophiles et les mastocytes produisent et stockent diverses substances, comme l'histamine. Lorsque les anticorps IgE à la surface des basophiles et des mastocytes entrent en contact avec les allergènes alimentaires, ces cellules libèrent leurs puissantes substances entraînant les différents symptômes de la réaction allergique.
Qu'est-ce qu'une allergie alimentaire ?
Le mot "allergie" vient du grec "allon argon" qui signifie "réagir différemment"; c'est ce qui se produit lorsqu'une personne est allergique. L'allergie alimentaire est une réaction excessive du système immunitaire du corps à un composant spécifique d'un aliment, par exemple une protéine, dans laquelle un composant alimentaire naturel, normalement inoffensif et toléré est considéré comme un envahisseur dangereux et induit une réaction excessive. Chez la plupart des individus, le système immunitaire du tube digestif lutte contre les organismes nocifs, mais reconnaît et accepte les aliments inoffensifs. Cette capacité de différenciation est une expression de la tolérance orale aux aliments. Chez une minorité d'individus, ce mécanisme à l'équilibre fragile ne fonctionne pas de façon optimale. Les défenses immunitaires répondent de façon excessive, ce qui entraîne une sensibilisation et le développement d'une allergie à l'aliment en question.
Qu'est qu'une intolérance alimentaire ?
L'intolérance alimentaire n'est pas une allergie. Elle est le reflet d'autres effets indésirables de l'ingestion d'aliments dans lesquels le système immunitaire n'intervient pas. Les intolérances peuvent être dues à l'empoisonnement des aliments par des bactéries pathogènes ou à une insuffisance des enzymes digestifs, comme dans l'intolérance au lactose, ou aux métabolites bioactifs formés dans le corps qui induisent une idiosyncrasie (réaction d'intolérance), comme dans le syndrome du restaurant chinois.
Quels aliments provoquent une réaction allergique ?
La réaction allergique est presque exclusivement provoquée par une protéine : la reconnaissance d'une séquence spécifique des acides aminés d'une protéine par l'anticorps Immunoglobuline E (IgE) déclenche une chaîne physiologique d'actions qui induit une réponse allergique. Beaucoup plus rarement, des molécules ou des atomes plus petits, comme le chrome ou les glucides, peuvent s'associer à des protéines non allergéniques pour déclencher une allergénicité. Ces petites unités sont appelées des haptènes.
Une liste des 10 protéines les plus sensibilisantes a été proposée. Bien que cette liste varie selon les pays, il s'agit principalement des protéines issues des aliments suivants : oeuf, poisson, mollusques et crustacés, lait, soja, blé, cacahuètes, fruits à coque, agrumes et graines de sésame (pour l'Europe). Les protéines de volaille (poulet, dinde, etc.), de mouton, de riz (sauf au Japon) et de farine de caroube sont considérées comme naturellement faibles en allergènes. On pense que l'introduction récente de nouveaux aliments comme le kiwi, la papaye et la mangue est à l'origine de sensibilités inconnues par le passé.
Contrairement à l'opinion générale, les réactions allergiques aux additifs alimentaires et au chocolat sont extrêmement rares. La plupart des effets indésirables aux additifs, s'ils se présentent, sont le résultat d'une intolérance alimentaire et non d'une allergie alimentaire.
Quels sont les symptômes de l'allergie alimentaire ?
Les symptômes dépendent généralement de l'âge de l'individu à leur première apparition. Pendant les premières semaines de vie, les symptômes sont généralement digestifs (vomissements, diarrhée), puis au cours des premiers mois, ils deviennent cutanés, affectant la peau (eczéma atopique). Les symptômes respiratoires apparaissent ensuite (bronchiolite), ainsi que l'asthme vrai à partir de 3 ans et la rhinite à partir de la puberté. L'intensité de la réaction allergique influence également la gravité des symptômes résultant de la réaction immunitaire de type 1. Les symptômes les plus graves sont : l'hypotension et la tachycardie, qui peuvent être mortelles ; l’œdème de Quinck, qui peut provoquer des problèmes respiratoires ; ou des réactions plus retardées, comme l'eczéma ou la rhinite.
Quelles sont les personnes à risque ?
Deux facteurs sont nécessaires au développement d'une sensibilisation à un aliment donné.
• Une prédisposition génétique à l'allergie transmise par les parents.
Les statistiques montrent que lorsque aucun des parents n'est allergique, le risque pour un enfant de développer une allergie est d'environ 15 %. Le risque double lorsque l'un des parents est allergique et quadruple lorsque les deux parents sont allergiques ; le risque est encore plus élevé si les deux parents présentent les mêmes symptômes allergiques.
• La mise en contact avec l'allergène donné pendant une période critique de la vie et à une dose critique.
Les premiers mois de la vie constituent la période la plus sensible pour la sensibilisation aux allergènes alimentaires et des petites quantités répétées d'allergènes sont plus sensibilisants qu'une dose importante unique. Des facteurs environnementaux, comme les acariens dermatophagoïdes, la pollution ou le passage Th1 à Th2, favorisent le développement des allergies, mais ne sont pas des facteurs indispensables.
Prévention de l'allergie
La prévention primaire consiste à prévenir l'apparition initiale de la sensibilisation et des symptômes chez les sujets à risque qui n'ont pas encore été sensibilisés. La prévention secondaire s'adresse aux individus déjà sensibilisés ou à très haut risque et consiste à prévenir l'apparition des symptômes. L'un des principaux objectifs de la prévention primaire de l'allergie alimentaire est d'induire une tolérance orale immunologique aux protéines alimentaires dans la petite enfance (2), principalement aux protéines du lait de vache.
Induction de la tolérance orale
La tolérance orale est un processus immunologique normal dans lequel le système immunitaire reconnaît les antigènes, comme les protéines alimentaires, absorbés par la bouche comme étant inoffensifs. Après la digestion gastro-intestinale, toute "nouvelle" protéine alimentaire ajoutée à l'alimentation, est codée pour être reconnue par le système lymphoïde du tube digestif (GALT). C'est ainsi que se déroule le processus normal d'induction de la tolérance orale. Il assure la survie de l'individu en permettant au système immunitaire de tolérer les antigènes alimentaires et de se défendre simultanément contre les organismes étrangers nocifs ou toxines. On pense que la régulation du système immunitaire par l'induction de la tolérance orale aux antigènes alimentaires permettrait de prévenir l'allergie alimentaire. Il semble que cette induction dépende de l'âge de l'individu, ainsi que de la dose et de la nature de l'antigène administré.
L'allaitement maternel constitue un facteur déterminant reconnu de la prévention précoce de l'allergie, notamment de l'allergie au lait de vache, et un facteur de prévention des allergies respiratoires qui apparaissent plus tard dans la vie. On ne sait pas encore dans quelle mesure les quantités infimes d'allergènes alimentaires présents dans le lait maternel sont suffisantes pour déclencher une sensibilisation allergique ou, au contraire, sont responsables de l'induction de la tolérance orale à ces antigènes.
Lorsque l'allaitement maternel n'est pas possible, il est généralement recommandé d'alimenter les nourrissons avec des préparations hypoallergéniques afin de prévenir les allergies alimentaires.
P. Guesry (Docteur en médecine), Marie-Claire Fichot (Docteur) et R. Fritsché (Docteur) du CRN
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